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Le travail en souffrance

Aujourd’hui lorsque l’on évoque le monde professionnel,  la souffrance au travail est devenue une expression qui tend à se généraliser et à rentrer dans le langage commun, banalisant, neutralisant son usage et sa portée. Je ne vous parlerai donc pas aujourd’hui de la souffrance au travail  mais du travail en souffrance.

Pour les cliniciens que vous êtes lorsqu’un patient vous informe qu’il souffre, généralement  vous l’interrogez sur sa souffrance, vous le faites parler. Le psychologue du travail lorsqu’il intervient et qu’il est informé que le travail fait mal,  que le travail fait souffrir, il tente lui aussi, comme vous, de faire parler le travail. Lorsque le travail est en souffrance, pour justifié l’emploi  de cette métaphore, le travail est alors considéré comme un colis en souffrance qui devrait être là et qui n’est pas arrivé, peut être oublié dans un recoin. On parle généralement du travail mais c’est en fait de l’activité de travail dont il est question. Si cette activité, de travail, est oubliée c’est qu’elle est surement peu visible, alors on l’oublie… dans un coin ! Et si on la faisait parler cette activité ? C’est le challenge du clinicien du travail d’aller au devant de cet oubli.


Faire parler le travail  c’est donc une tentative de rendre discernable l’activité déployée dans le travail par tous. Si je vous pose la question suivante : « comment faites-vous ce que vous faite » que ce soit dans l’entretien avec un patient ou pour écrire une lettre, d’expérience, je peux faire l’hypothèse que vous allez certainement marquer un temps de réflexion avant d’amorcer un embryon de réponse. Déjà, juste avec cette question anodine, vous pouvez mesurer l’étendue, la complexité de la réponse. Dans ce cas, pour faire ce que vous faites, dans une situation donnée vous mobilisez beaucoup de paramètres. D’où faire parler le travail c’est le rendre plus visible, car il reste en général masqué, en souffrance derrière des recoins d’activité superficielle. Pour le dire autrement, il semble généralement plus simple de parler sur le travail, dire de manière descriptive, objective à distance sur un mode impersonnel que du travail dans le sens introspectif du côté du réel de la tâche sur un mode plus personnel.

Les recherches en ergonomie nous ont appris à différencier le travail prescrit du travail réel. Un écart existe entre ces deux dénominations : le travail prescrit, c’est la tâche, c’est ce que l’on me demande de faire ;  le travail réel, l’activité, est ce que l’on fait pour faire ce que l’on me demande de faire. Pour le dire à la manière de Yves Clot pour faire ce que l’on me demande de faire, pour m’approcher du réel de mon activité c’est aussi me mesurer à ce que je ne peux pas faire, ce que je cherche à faire, ce que j’aurai voulu faire et parfois ce que je fais pour ne pas faire ce qui est à faire ou encore ce que je n’aurai pas voulu faire et parfois ce qui est à refaire !


Faire parler le travail  consistera donc à s’intéresser au travail réel, au réel de l’activité déployée par chacun pour  exécuter sa tâche. Lors de nos interventions nous nous sommes aperçu que la visibilité du travail reste énigmatique pour celui qui l’exécute, les gestes de métier, les savoir-faire sont souvent intériorisés, incorporés, oubliés, en souffrance. Une expérience fréquente, que vous avez vous-même peut-être vécu, se passe lorsqu’un ancien accueille un nouveau et qu’ils échangent sur le travail. Le nouveau repose des questions que l’ancien ne se pose plus et qu’il revisite à l’occasion de ces échanges. Si l’essentiel de l’activité est souvent invisible pour la personne qui l’exécute, une personne extérieure à l’activité aura d’autant plus de mal à l’appréhender. De ces constats, qui finalement raisonnent comme une évidence, le psychologue du travail se gardera d’une position dans laquelle on lui demande souvent de prendre place, celle de l’expertise. Nous posons donc, vous l’avez compris, que le psychologue place l’expertise du coté des sujets au travail. Je suis, vous êtes, nous sommes tous des experts de notre propre activité ! Les experts sont donc ceux qui œuvrent dans la tâche et non ceux ou celui qui l’observent. Cela va de soi mais cela n’est peut être pas si évident dans la vie courante : qui n’a jamais interprété le travail de l’autre ? Il est trop ceci il est trop cela ou pas assez, bref généralement on critique « vaillamment » le travail d’autrui. On critique mais on ne connait pas, tout au mieux on en connait les contours, l’apparence, la prescription.  Dans l’organisation du travail dans l’industrie, lorsque l’on a commencé à penser le travail à vouloir l’organiser d’en haut, on a réuni un groupe d’ingénieurs, pour penser l’activité d’autrui, le temps était mesuré, chronométré, les gestes épurés visant en bout de chaine une productivité optimum. Taylor dans cette affaire y a laissé son nom. A l’époque cela était moderne mais la personne qui travaillait devait se plier aux prescriptions très serrées du bureau des méthodes. En recherchant la meilleure façon de produire où l’imprévu n’avait plus de place le sujet au travail était ravalé au profit d’un homme machine qui devait s’il voulait augmenter ses gains forcer sur ses cadences. Restituer l’expertise du travail à ceux qui l’exercent, cela ne va pas de soi les acteurs eux-mêmes délèguent volontiers la capacité du savoir ou de la connaissance à cet autre qui vient les rencontrer. Resituer l’expertise du côté des acteurs eux-mêmes est une manière d’instaurer ou de restaurer une capacité à pouvoir agir sur le réel de leur activité de stimuler ainsi un développement potentiel.


Lorsque le pouvoir d’agir d’une personne est empêché il est important de le restaurer pour éviter que le travail fasse mal, et que cela dégénère en une maladie. Pour le psychologue du travail Yves Clot, ce qui fait souffrir, ce qui use au travail, ce n’est pas tant d’avoir beaucoup de travail mais plutôt de ne pas pouvoir le réaliser de façon acceptable, de perdre sa capacité d’agir sur lui.


L’activité nous la considérons autour d’une triade vivante : Le sujet,  l’objet et autrui. Nous pouvons la représenter par un triangle dont le sommet est le sujet au travail (S), une des bases est l’objet (O) et l’autre base autrui (A). Ce modèle simple permet d’identifier lorsque l’on considère une problématique de travail, par exemple un conflit interpersonnel, et ou « visiblement » le « problème » viendrait  des personnes la plupart du temps, on observe et on considère uniquement ces deux point S et A du triangle en « oubliant » de prendre en compte O. « On » oublie donc le travail, l’Objet du travail ! Autrement dit, lorsque des conflits interpersonnels apparaissent, ils semblent prendre tout l’espace pouvant leurrer ainsi l’observateur hâtif,  recherchant des solutions uniquement du côté des sujets au travail. Celles-ci, dans ce cas, ne seraient pas adaptées, ajustées à la situation. C’est malheureusement un cas de figure assez fréquent pour que j’insiste aujourd’hui sur l’importance de redonner à l’activité une place plus juste face aux conflits générés dans l’espace du travail. Dans ce cas rechercher les solutions du côté de l’adaptabilité de la personne ou du côté du psychisme est un raccourci contestable et qui devrait être discuté car il est de notre point de vue incomplet. Dans cet exemple, le travail n’est plus interrogé, rabattant hâtivement la problématique du côté des sujets !

Quand des espaces de réflexion sur le travail n’existent pas le sentiment de solitude prend de l’importance. Travailler seul et être dans la solitude au travail n’est pas la même chose. Pour reprendre un article « Le sale boulot » de la psychologue Dominique Lhuilier, où elle fait référence à un article du sociologue américain E. C. Hugues (1897-1983) , elle s’intéresse à propos du travail au négatif psychosocial, c'est-à-dire, aux activités méconnues ou dévaluées qui constituent l’essentiel de la profession exercée ou la part considérée comme ingrate ou indue de celle-ci. J’ai pu mesurer  combien ce «  sale boulot » est présent dans l’univers de ceux qui écoutent la souffrance d’autrui. Je pense à un service spécialisé sur les violences où l’accueil proposé, permettait, entre autres, aux « usagers » d’exprimer leurs plaintes et leur mal-être. Ces témoignages recueillis les écoutants en devenaient dépositaires et gardaient pour eux ce qui était au fond adressés à un organisme, une structure d’écoute et de conseil. C’est une situation fréquente pour les professionnels qui travaillent au plus près  des infortunes humaines. Gérer seul ces témoignages douloureux où toujours la violence transpire est parfois couteux psychiquement pour les professionnels. Ils  ne ressortent pas indemnes de ces situations. Cela devient « du sale boulot » quand, face à leurs besoins d’échanger, ils perçoivent  que leur environnement professionnel ne veut, ne peut  pas vraiment être disponible cela reste en souffrance. Chacun doit alors trouver les ressources nécessaires en lui-même pour faire face. L’environnement œuvre comme-ci cela n’avait pas lieu, déniant cette partie du travail en la banalisant par une phrase semblable à : « écouter, au fond, cela ne semble pas bien difficile » ! Outre l’aspect difficile de ces témoignages recueillis, il peut arriver aussi que ceux-ci prennent un caractère insupportable et produisent alors, véritablement un envahissement psychique.  Pour pouvoir continuer à œuvrer alors dans sa tâche il est important d’être soutenu porté accompagné : c’est la place d’un collectif.
Il arrive aussi très fréquemment que le travail ne soit plus au centre des débats qui agitent un milieu professionnel, la personne au travail nourrissant ainsi un sentiment de solitude face à la tâche où le travail est gardé pour soi : entre soi et soi ! De cette position où l’on ne discute plus de l’activité mais où les débats se concentrent sur l’environnement, sur l’organisation le sujet est conduit, au final, à s’occuper seul de son travail. Travailler seul c’est se priver d’une réflexion sur le  métier et pour reprendre la formule du psychologue Jean-Pierre Darré le recours au collectif de réflexion est l’alternative pour « éviter d'errer tout seul devant l'étendue des bêtises possibles » (Darré, 1994). <br>
Dans le champ du travail social  et médical où l’objet du travail est un sujet où les exigences du métier son plus « intenses » et potentiellement engageantes, l’analyse collective du travail devrait être favorisée, mais cette analyse est souvent  contrariée, maltraitée, car il n’y a pas le temps, les budgets sont trop serrés, etc. L’instauration ou la restauration de ces instances  collectives devraient pouvoir éviter des postures d’isolement pouvant être néfastes pour le sujet. <br>
Ces instances d’analyses du travail nous les désignons par collectif de travail. Pour qu’il y ait collectif de travail nous dit l’ergonome D. Cru (1995), il y faut « …simultanément, plusieurs travailleurs, une œuvre commune, un langage commun, des règles de métier, un respect durable de la règle par chacun, ce qui impose un cheminement individuel qui va de la connaissance des règles à leur intériorisation ». Un des effets, lorsqu’un collectif fonctionne, c’est que chacun puisse s’approprier le collectif en lui-même avec comme corollaire : « ce que je fais individuellement engage l’autre ». Porter le collectif en soi c’est avoir en permanence cette possibilité d’avoir un dialogue intérieur avec ses collègues « lorsque je suis en difficulté je peux puiser dans cette « bibliothèque collective » des ressources possibles pour l’action que je mène. Le rapport au métier nous pouvons le considérer à partir de quatre points : </p>
Un aspect personnel, chacun à une manière singulière, intime de s’approprier sa tâche
Un aspect impersonnel  prenant en compte l’interchangeabilité de l’activité, la tâche, la mission, la prescription ;
Un aspect interpersonnel car le travail se déploie avec les autres ;
Et un aspect transpersonnel ce qui traverse le métier, ce qui l’a construit et qui continue à le construire, le genre professionnel et le style en sont des éléments.

La constitution d’un collectif d’analyse du travail ne va pas de soi il y a une différence entre une équipe et un collectif. Le collectif de travail n’est donc pas synonyme d’équipe de travail, cela reviendrai à confondre le fond et la forme, l’équipe étant une entité abstraite alors que le collectif est concrètement habité par l’histoire et la présence des collègues. Le collectif permet qu’un espace existe où le travail peut être débattu où la controverse la dispute sur l’objet travail est encouragée. Dans ces groupes l’objectif n’est pas de réaliser un consensus, une homogénéité de la pensée mais que chacun puisse s’approprier ce lieu pour qu’il devienne source et ressource d’un développement du métier. Ce rapport entre responsabilité collective et action individuelle à pour effet de porter collégialement les difficultés. Les problèmes de l’un sont aussi les problèmes de l’autre.


Pour parler du travail, lorsque des espaces spécifiques ne sont pas créés, on s’aperçoit qu’ils naissent spontanément dans des lieux informels. C’est autour d’un café ou d’une machine à boisson, d’une photocopieuse, etc. Ces temps de pause ont tendance à être considérés comme du hors travail, alors qu’ils remplissent une fonction régulatrice et informative parfois c’est aussi un lieu de soutient collectif.

Quand le travail fait mal, pour reprendre le titre de ce séminaire, c’est le pouvoir d’agir qui est empêché, contrarié, face à l’impuissance de s’opposer à un réel du travail. Pour le psychologue de l’activité, la direction de son intervention vise la vitalité ou la revitalisation des sujets. Lorsque, pour les sujets, leurs résistances et leurs capacités de riposte sont atteintes le travail peut se retourner contre eux, les encerclant dans des lieux sans possible. Lorsque l’on  soutient que le travail à le bras long, on mesure sa capacité à investir, à envahir l’espace personnel de chacun. Si l’on emporte du travail à la maison, sans volonté de le faire, il colonise l’espace personnel, avec parfois des conséquences toxiques pour le sujet conduisant à une usure au travail.

Si le travail est une affaire d’expert, comment faire quand le travail, l’activité est mis en difficulté ? Par exemple par des enjeux économiques
Dans le champ médico-social, l’activité réelle est organisé par les acteurs eux-mêmes, ils y ont une grande latitude d’action si l’on compare à l'égard d’autres métiers. Mais parfois, pour ne pas dire souvent, le « bureau des méthodes » du taylorisme reprend du service de façon indirecte : par l’évaluation du travail. Aujourd’hui les normes de l’industrie qui avaient été construites pour évaluer un objet fini, s’appliquent ou tentent de s’appliquer au métier de l’humain avec quelques difficultés, mais quand l’objet du travail est un sujet la question se complexifie. Donc de ces quelques exemples très largement traités la gestion et l’évaluation du travail tendent à réorganiser le travail par en haut. Les conflits générés par ces nouvelles pratiques amènent la psychologue Pascale  Molinier à se poser la question : l’hôpital peut il s’organiser comme un aéroport ?  Elle se réfère à une citation de Jean de Kervasdoué, ancien directeur des hôpitaux au ministère de la Santé et promoteur de la gestion hospitalière. Pascale Molinier développe les conflits entre une logique de gestion et une logique du soin. Donc, comment organiser et prendre en compte ces deux pôles : logiques de soin et logique économique, c’est un pari, un défi  toujours d’actualité avec lequel, je suppose, vous avez à faire fréquemment ! La norme, les prescriptions venues d’en haut attaquent l’activité, provoquant des enjeux parfois en contradiction, face aux exigences du soin et des exigences économiques que nous sommes en droit d’attendre d’un établissement public.

Faire parler le travail pour que s’organise des débats entre experts de l’activité. La constitution d’un collectif d’analyse du travail en  groupe de pairs, forme un groupe homogène où les liens de subordination sont éloignés pour rendre le plus libre possible la parole sur le travail. Ce collectif d’analyse du travail constitué instaure des règles de communication vers l’extérieur au grès de l’analyse et des besoins. Ce travail en groupe de pairs est différent de ce que Tosquelles avait instauré dans l’analyse institutionnelle avec ce qui est encore aujourd’hui présent au travers des réunions de synthèse. Si cette dernière vise la cohérence du soin pour le patient entre les différents métiers de l’hôpital, le collectif de pairs vise le développement et la vitalité du travail dans un métier spécifique.

Pour conclure faire parler le travail pour ne pas travailler seul au milieu de tous,  en  restaurant du collectif et de la coopération lorsque celle-ci est mise à mal. L’intervention du psychologue ne consiste pas, bien sûr, à faire supporter l’insupportable auprès des personnes qu’il rencontre mais de permettre de restaurer quand il s’est restreint le pouvoir d’agir de chacun. La métaphore  du travail en souffrance  permet de rendre compte de la mise en suspend voir de l’oubli d’une réflexion sur l’activité réelle au travail. Cette réflexion permet la mise en visibilité de l’activité empêchée ayant bien souvent pour conséquence la souffrance au travail pour le sujet.

L’environnement, dont l’organisation du travail, est un facteur très important qui influence la posture des sujets dans leur activité.
Instaurer des collectifs de travail permet d’installer un cadre d’échange sur l’activité commune. En proposant d’aborder des questions où l’on peut interpeller des collègues sur des préoccupations et où l’on peut réfléchir ensemble.
Pour cela, de notre point de vue,  tout le monde est concerné pour :
Défendre le travail pour qu’il ne reste pas en souffrance.
Mais aussi, défendre le travail pour le soigner
Mais encore, défendre le travail en l’attaquant, en le discutant entre experts.
Enfin, défendre le travail pour pouvoir penser. ;
En reprenant une phrase que l’on aime bien se répéter en clinique de l’activité en substance
Penser c’est faire en sorte que le dernier mot ne soit pas dit.. ». Et pour que cette formule ne produise pas l’inverse de ce qu’elle préconise je vous invite à faire parler le travail … pour qu’il ne reste pas en souffrance !

    Bibliographie:
  • Darré JP. (1994). Le mouvement des normes, avec Bakhtine et quelques agriculteurs. In J.-P.

  • Clot, Y. 2001 « Clinique du travail, clinique du réel » Journal des psychologues, 185, p 48-51.

  • Cru, D. (1995). Règles de métier, langue de métier : dimension symbolique au travail et démarche participative de prévention. Mémoire EPHE, Paris

  • Lhuilier D., Le « sale boulot », Travailler 2005/2, N° 14, p. 73-98.

  • Molinier P. L’hôpital peut-il s’organiser comme un aéroport? Logique de gestion ou logique de care. Agir en Clinique du travail. Eres. Clinique du travail. 2010. P 162.


Communication de Villars Jean-Paul lors des 7ème journées de l'Association R.I.V.E
"Chroniques: de la vie ordinaire: quand le travail fait mal... "
E.P.S de Ville-Evrard, le 27 et 28 Mai 2010